Religion et laïcité en pays cordais au XIXème siècle

Religion et laïcité en pays cordais au XIXème siècle 

par Michel Meunier

« La religion est la seule morale du peuple, et la première redevance de l’homme en société » (l’Abbé Maury dans son discours aux Constituants du 13 octobre 1789) citant Cicéron.

Nous sommes au château du Cayla à quelques kilomètres de Cordes :

Fin avril 1830 : Eugénie de Guérin écrit à Louise de Bayne son amie : « Me voici de retour, ma chère, à mon grand plaisir, car l’air de Cordes n’est pas mon air. Mon Dieu, quel pays ! quelles gens ! quelles opinions ! Oh ! quel pays encore ! Le diable en est le roi. O mon Gaillac, que tu es saint auprès de cette nouvelle Sodome ! »

Voici dressé le théâtre des opérations : Alors que Cordes se réclame des idées libérales et républicaines, pas loin au Cayla, comme dans la majeure partie du département, de tradition, on est farouchement conservateur, monarchiste et profondément attachée à la Religion.

Pourtant l’Église revient de loin !

A la suite de la Révolution de 1789, la constitution civile du clergé est proclamée, les congrégations sont interdites. En 1793, le catholicisme disparait remplacé par le culte à la déesse Raison.

Talleyrand procède à partir de l’automne 1790, à la vente des églises, bâtiments conventuels, et terres ecclésiastiques. Il y a urgence à financer la Révolution puisque les finances publiques sont ruinées.

A Cordes, suivant Charles Portal, les biens de l’Église sont dispersés entre les mains de particuliers contre un paiement échelonné, en assignats. Seuls les tableaux, sculptures et décorations particulières des bâtiments restent classés patrimoine de la nation et ne figurent pas dans les transactions. Par ailleurs les Constituants entérinent rapidement le principe de la propriété inaliénable des biens privés.

                Au cours d’enchères publiques, dans l’ordre croissant des transactions, (le franc étant à parité sensiblement identique à la livre) :

le 9 septembre 1796 M. Guilhem (marchand) se portera acquéreur de la chapelle St Jean de Mordagne pour 216 francs;

  • le 14 aout 1796 J. Deltel (officier de santé)de l’église du St Crucifix pour 1 437 francs  ;
  • le 17 juin 1791 R. Boyer de l’église des Trinitaires) pour 3 350 livres ;
  • le 17 juin 1791, JP. Costes du couvent et de l’église des Capucins pour 7 231 livres ; 
  • le 21 juillet 1796  la plus grosse transaction est réalisée par

 J. Berry (marchand drapier), qui se porte acquéreur des terres de la confrérie du Saint Sacremen pour 8 000 livres ; (payée en assignats … possiblement dévalués).

Dès lors, la Révolution fait émerger la nouvelle classe sociale des bourgeois qui, se portant acquéreur des biens nationaux, deviennent solidaires du nouveau régime. De surcroit, l’Empire ne remet pas en cause, ces acquisitions.

Par ailleurs le concordat signé, le catholicisme redevient la religion des français, comme le protestantisme et le judaïsme.

A la chute de Napoléon en 1815, si la fortune a changé de mains, les aristocrates, plus ou moins ruinés, à la Restauration, retrouvent un roi, et un impôt visant à rétablir leur fortune.

L’abdication de Charles X, après les journées révolutionnaires de 1830, suivi du renversement de Louis-Philippe par l’éphémère deuxième république de 1848 met un terme définitif au régime monarchique.

Dans cette tempête de changements de régime politique, l’Église apparait plus que jamais, comme un pilier de la société, garante des valeurs et du devenir.

Pourtant au cours du XIXème siècle, Cordes fournit l’illustration assez vivante, de l’émergence d’un républicanisme en opposition directe avec l’Église, (Eugénie dixit).

La reconstruction de l’Église : 1800-1850

Au cours de ce demi-siècle l’église repart à la conquête de ses prérogatives.

Elle balaie d’un revers de main, les grandes réformes de 1789. Avec la réouverture au culte des églises, l’observation du dimanche est rétablie, les processions dans les rues autorisées, le divorce supprimé.  Elle renforce son rôle dans l’enseignement, qu’elle assurait jusqu’alors, reconstruit des lieux de culte, des couvents, en édifie de nouveau, rétablit les congrégations, croix et reposoirs dans les campagnes, organise des missions, des pèlerinages, et instaure plus tard le culte marial.

Ce retour en force sera traversé par de vraies convulsions révolutionnaires à Cordes, ou aux Cabannes, comme les remarques effrayées d’Eugénie de Guérin et de son amie, en fournissent l’écho ans leur correspondance.

  1. L’organisation des enquêtes diocésaines

Pour restaurer le prestige et le rôle de l’Église, et renouer avec la population locale, paroisses par paroisses, des enquêtes sont diligentées.

 Les archives diocésaines du Tarn, en recensent trois :  1824 -1835 -1877

L’enquête de 1824 :    La première menée par le vicaire Raoux, en 1824 sous l’autorité de l’Archevêque d’Albi, est plutôt centrée sur l’état du patrimoine : Cent soixante églises, chapelles, oratoires privés, seront visités dans tout le diocèse.

Cordes est la première de la liste !

De mémoire d’église, par le passé, la cité a frôlé l’hérésie !

L’enquête diocésaine, procède d’un état des lieux des biens mobiliers (autels, ciboires, vêtements sacerdotaux, etc.), et des biens immobiliers (état des murs de l’église, du cimetière, clochers, voute, toiture, etc.). C’est aussi l’occasion pour les autorités religieuses, de vérifier la pratique religieuse des paroissiens, et succinctement la compétence, l’efficacité du clergé, puisque la fréquentation du séminaire pour sa formation n’est pas obligatoire.

  • La vérification de la pratique religieuse, les conditions et l’état des consciences

L’enquête de 1835 va plus loin ; le questionnaire recense par paroisses, le nombre de fermes et de hameaux isolés, le nombre de maisons, l’évaluation de la distance en nombre d’heures ou de minutes pour atteindre l’église, la facilité des communications, la présence d’autres églises dans la paroisse.

Par ailleurs, six questions portent sur la pratique, la fréquentation de l’église, du catéchisme messe, vêpres, processions, chapelets d’oraisons, confessions (au moins à Pâques), communion dans la quinzaine, sonnerie de l’Angelus etc.

Sept questions portent sur les dévoiements éventuels des consciences par les instituteurs, institutrices (« l’instituteur ne parait jamais à la messe ! », relate Eugénie), sage-femmes, livres fournis aux enfants (l’utilisation du manuel de Compayre, sera un vrai défi !), personnes isolées, mariages civils, vices dominants, où sont dénoncées la cupidité (paroisse d’Andillac) qui poussent à avoir un héritier unique, les pratiques abortives (paroisse de Villeneuve /Vère) …  Les coutumes abusives des veillées qui rassemblent paysans et paysannes, quand elles ne sont pas suivies de danses, ce qui est dénoncé comme une des pires turpitudes partagées par toutes les paroisses.

La danse sera condamnée très tard jusqu’à la fin du XIXème (trop près de l’église, du cimetière, qui perturbe le caractère religieux du dimanche et dangereuse moralement).

La très sage Eugénie écrira à sa famille à l’occasion du mariage de son frère à Paris en 1838 « Les amis de Maurice …m’ont tous fait danser. Oui, danser. Que monsieur le curé prenne son aspersoir et m’exorcise ! »).

Quatre questions portent sur les confréries, leur piété, les processions, les bénédictions extraordinaires, et les pèlerinages.

Onze questions portent sur l’état de la sacristie, registres des baptêmes, mariages, sépultures et la collection des mandements (circulaires administratives régissant le fonctionnement de l’église).

La foi a complètement disparu du canton de Cordes » dénoncent les enquêtes diocésaines.

En gaillacois, la faible pratique religieuse est signalée dès 1835, et les curés établissent un rapport entre l’impiété des ruraux et leur amour de la terre. Manque d’assiduité aux offices, pratique pascale médiocre, ressortent des enquêtes diocésaines.

  • Le recrutement du clergé s’appuie sur la classe nobiliaire

Le grand séminaire d’Albi sera créé en 1827 (plus tard le petit à Castres). Leur fréquentation devient obligatoire.

Le recrutement s’opère dans les campagnes où la prêtrise relève de la promotion sociale.

Mais le contingent le plus solide est fourni par les familles aristocratiques, puisque de tradition, elle destine un de ses enfants à une carrière d’Église.

La grande propriété agricole nobiliaire, reste conservatrice, très pratiquante, et s’appuie sur l’Église.

Chez les Guérin, Maurice sera consacré à la religion. Séminariste en soutane à Toulouse à 12 ans, puis à Paris à Saint Stanislas, il rejoint la congrégation de Lamennais à la Chênaie en Bretagne, mais renonce autour de ses vingt ans, au grand désespoir de sa famille.

  • Le désenclavement des paroisses.

Les enquêtes diocésaines de plusieurs paroisses, font également état des regrets du clergé, qui assiste impuissant au désenclavement des pays ruraux. Il précède toujours, la circulation des idées, mais surtout la libération des mœurs.

Dans le Cordais, dans le gaillacois (comme ailleurs dans le reste de la France) la rénovation des réseaux routiers favorise les échanges commerciaux.  La classe des bourgeois en tire tous les profits et s’ouvre aux nouvelles idées libérales. C’est l’époque du « Enrichissez- vous ! » de Guizot., qui les éloigne du cercle des nobles ou du clergé.

Seul le négoce compte !

  •  Cordes un ilot républicain.

 Ces idées seront le terreau des idées républicaines.

Cordes comptent assez peu de grands propriétaires terriens. La cité instruit ses ambitions essentiellement dans le commerce. Pour les artisans, boutiquiers, négociants à Cordes, (et ailleurs en France) la pratique religieuse devient subalterne puisque leurs intérêts ne s’accordent pas nécessairement avec ceux de l’Eglise.

A Cordes, la dynastie des Berry, puissant marchand drapier, illustre cette réussite.

Les larges acquisitions de terres ecclésiastiques obtenues à la vente des biens nationaux, parachèvent la fortune familiale vieille de plusieurs générations.

La Gazelle à Campes

Le patrimoine testamentaire de la famille autour des années 1850 est si exceptionnel que la famille hérite alors du surnom de « Berry-le Riche » pour les distinguer d’une branche familiale moins nantie.

De nouveaux choix électoraux, dans la conduite de la ville, s’imposent pour continuer à favoriser les affaires : les maires sont les négociants qui n’hésitent pas à souscrire aux idées du libéralisme économique.

Jean Berry, sera maire de la ville, de 1833 à 1835 comme ses prédécesseurs, Bernard Mersié, (négociant et juge de paix), de 1806 à 1812 et de1813 à 1815, ou Jean Félix Mersié (fils de négociant) maire de 1830 à 1833.

Ces générations embrassent de nouveaux idéaux, cherchant à s’affranchir de la tutelle de l’Église, au point de faire de Cordes, au cours du XIXème siècle un bastion du républicanisme, dans le département.

  • Cordes et les convulsions républicaines :

 A la suite des trois journées révolutionnaires de juillet 1830, Emile Barthès relate : « Le 10 aout Cordes fut le théâtre de scènes scandaleuses que Mazars maire, compara à celles qui s’étaient déroulés en 1793 ».

Lisle-sur-Tarn, Rabastens, sont des foyers de carlisme (partisan de Charles X qui vient d’abdiquer) ; l’Albigeois et le Gaillacois s’empresse d’accepter le régime de Louis Philippe… devenu roi des français.

Marie de Guérin (la sœur d’Eugénie) « à Cordes, à la première nouvelle qu’on a eue de l’insurrection, on a couru à l’église des Cabannes, où l’on venait de placer au chœur une grille dans le genre de celle de Saint Michel à Gaillac ; on a arraché avec fureur les croix, les ciboires et les calices qui s’y trouvaient ; une fleur de lys qui était au tabernacle a été enlevée avec la même rage. Quel vilain pays que celui-là ! c’est une nouvelle Sodome ».

Le 29 février 1836 dans ses lettres, Eugénie se plaint de la disparition sur son banc à l’Eglise, des armes de France (les lys) dont la vue irritait les regards républicains du premier chantre (« comment peut-on laisser insulter le clocher par l’église, le coq gaulois, par les fleurs de lys ! »).

Toutefois, dans les deux mille pages de sa correspondance et de son journal, on ne relève qu’une seule phrase assassine, dans une lettre à la baronne de Maistre :

 Lettre du 2 mai 1839, à propos d’Andryane (républicain qui essaya de provoquer une insurrection contre l’Autriche) : « je filerais volontiers la corde pour pendre les républicains et la république ».

 Mais c’est à l’ouvrage de Jean Faury qu’il faut se référer, parce qu’il nous fournit des détails très factuels :

Il écrit : « Il n’en demeure pas moins que les messages du haut clergé essayeront de composer avec le contexte :

Dès l’instauration de la 2ème république en février 1848 Mgr Eugène de Jerphanion, prélat modéré, Archevêque d’Albi, déclarera dans sa missive (Domine salvam fac rem publicam : Seigneur sauve la république) : La vraie république est le meilleur des gouvernements parce qu’elle est l’Evangile en action, l’Evangile pratiqué par les hommes ».

Pour rester en dehors des querelles politiques l’archevêque s’abstient toutefois de voter.

L’instauration du suffrage universel acquise, les hommes votent aussi pour la première fois, attentifs à ce que le clergé ne vole pas la conscience des femmes et par porosité n’influence le vote du mari.

Cordes sera très tôt majoritairement républicaine, suivi par le nord et le nord-ouest du département (peu pratiquant également).

                En octobre 1849, rappelle Faury « huit rouges d’Albi, arrêtés après l’échauffourée du 8 juillet dans cette ville furent transférés à Montauban : leur route traversait Cordes où ils devaient passer la nuit à la prison. La municipalité, en accord avec le commissaire de police et le brigadier de gendarmerie, décida de les accueillir à l’hôtel et de leur offrir un banquet triomphal !!!! »

Dans ce contexte, les plus cléricaux dénoncent que ces idées libérales et démocratiques relèvent de la prédisposition atavique de la population de Cordes, à l’hérésie.

Faury écrit encore : « De multiples comptes-rendus signalent la présence active des curés aux cérémonies marquant la proclamation du nouveau régime (révolution 1848 – 2ème république).

Dans le canton de Cordes, où pourtant dès 1835 le clergé était effrayé par le recul de la pratique religieuse, le clergé compose avec la république.

Aux Cabannes où est célébré l’office des morts pour les victimes de février,en présence de toute la population, on chante à l’élévation « la Parisienne » et à la fin de l’office « la Marseillaise ».

A Cordes même l’office divin pour les victimes de février a été célébré dans toute la pompe qu’elle mérite par notre curé. Le nom de République a effrayé certaines personnes qui n’ont en elle que celle du siècle dernier qui fut sanguinaire et hostile à la religion. Mais les bonnes gens ont été rassurés par monsieur le Curé qui est au courant des nouvelles par la voie des journaux. »

Le républicanisme de Cordes sera bien davantage revendicatif, dans la deuxième moitié du XIXème.

Pour oublier les méfaits des révolutions, ou un début de déchristianisation le clergé ouvre une ère de rénovation spirituelle.

Les missions drainent des foules considérables vers les églises pour l’éloquence des sermons, les démonstrations de piété et les processions imposantes suivies de l’érection de croix monumentale, comme celle de Gaillac (dressée actuellement place Jean Moulin). A cette occasion, en 1829, la mission dure du premier dimanche de carême (le 8 mars) jusqu’à la fête de Pâques (le 19 avril) à l’initiative de deux frères prêcheurs dont le père Guyon (jésuite), orateur célèbre.

Eugénie de Guérin s’adressant à Louise de Bayne le 21 juin 1830 : « Vous allez revenir sainte comme une relique, vous ne me parlez que de bénédictions, de processions. Celles de la Fête Dieu ont été très brillantes à Gaillac, mais celles d’Albi encore davantage. Gabrielle me dit que celle de Saint Michel a duré pendant six heures. La nôtre est rentrée dans une demi-heure…Mais …/… n’est-il pas plus édifiant de voir nos bonnes femmes réciter dévotement leur chapelet à la suite du Saint Sacrement que de voir dans les villes tant de personnes qui ne vont là que pour le plaisir de voir et pour le plaisir plus grand encore d’être vues ? N’allez-vous pas me prendre pour un prédicateur en m’entendant parler sur ce ton ? »

Louise de Bayne en février 1836 écrivant à Eugénie : « Votre lettre la plus ancienne est celle dont vous me parlez de la mission de Lisle-sur-Tarn. Je vois chez vous un enthousiasme pour M Goudelin qui me fait penser que vous avez oublié M Guyon et toute son éloquence, ce qui m’afflige et me fait craindre que votre cœur n’aime trop les nouveautés. Pour moi, je serais toujours une admiratrice de ce prédicateur … »

  • Les congrégations

La facilitation de la création de congrégation est votée avec la loi du 24 mai 1825

On sait que depuis 1817 elles peuvent déjà posséder des immeubles et recevoir des dons et legs mais les témoignages fournis par la correspondance d’Eugenie fournissent l’impression d’une génération spontanée. Elle voit nombre de ses amies trouver la vocation et ne manque pas de s’interroger sur l’habit qu’elles choisiront.

En juillet 1837 Eugénie écrit : « J’ai eu l’idée d’être une sœur grise ; ce n’était pas ma vocation sans doute, ou bien Dieu a voulu me la faire exercer dans ma famille ».

A Gaillac, Emilie de Vialar, en 1832, fonde la congrégation des Sœurs de saint-Joseph de l’Apparition.

A Castres en 1836, Emilie de Villeneuve, celle des Sœurs de l’Immaculée Conception, (ou couvent bleu pour la couleur du costume des religieuses). A Cordes le 15 octobre 1839, M. Rivières, curé infatigable de la paroisse, fonde la maison des Sœurs de Saint-Joseph d’Oulias, dans le couvent des Capucins laissé vacant.

  •  Enseignement et soins.

A la demande de l’Église, les congrégations enseignent l’école (le plus souvent pour les plus petits et les filles), le catéchisme, et assument le rôle d’hôpital comme c’est le cas à Cordes.

Les édiles de la cité ont toujours considéré que l’enseignement relevaient de leurs prérogatives. Ils nomment les régents dans l’école pour les garçons, pour lesquels la gratuité est partielle, ou totale suivant un quota limité d’élèves issus de milieux indigents.

 En 1846, un rude coup est porté à l’école municipale nous dit A. Favier dans sa notice historique sur l’école de garçons, considérant que « le conseil municipal semblait faire cause commune avec les ennemis de tout enseignement laïque, parce qu’un vaste et confortable établissement congréganiste est construit sous les yeux de la municipalité » à l’initiative du curé de Cordes Gustave de Rivières.

Monsieur de Guérin Père écrit à de ses correspondants, le28 juillet 1842 : « Je voudrais pouvoir vous donner des nouvelles de M le curé de Cordes, mais on ne le voit guère, n’étant occupé que de choses de Dieu.

Outre le couvent de religieuses qu’il a établi à Cordes, il y établit aussi un hôpital. Il travaille à y établir les frères de la Doctrine Chrétienne, et ce qu’on n’aurait jamais osé croire, il va établir un couvent de Trappistes au château de La Prune près Cordes : C’est un nouveau Saint Vincent de Paul ».

  1.  Renouveau et embellissements des Églises.

Partout en France, l’Église réhabilite ses églises (jusqu’à rajouter flèches et ornements comme à Notre Dame).

Guérin père relate le 13 janvier 1842 : « Le bon curé de Cordes fait des merveilles de zèle et d’embellissements. Son église est maintenant sous le pinceau d’un artiste qui peint la voute… (dans le genre de Saint Cécile d’Albi).

On dit que c’est très bien. Il a fait l’achat de l’orgue du chœur de Notre Dame qui avait servi pour le baptême du comte de Paris » – qu’il installera dans l’église Saint Michel –

Marie, 12 mai 1842, (sœur d’Eugénie) est montée au saint Crucifix à Cordes, rejoindre frère et belle-sœur… « Tu sais qu’il y a là une grande dévotion et concours de monde pendant huit jours. M de Rivières promettait pour cette année une fête fort solennelle et d’excellents prédicateurs, M le curé de Sainte Cécile et celui du Bout-du-Pont ».

  1. Des idées nouvelles mais trop audacieuses : Lamennais, prêtre théologien et homme politique radical.

Écoutons Eugénie, parler de son frère qui suivit l’enseignement dans la congrégation de la Chenaie fondée par Lamennais.

30 juillet 1831 : « l’Avenir (journal de Lamennais), n’était pas en odeur de sainteté à Lisle-sur-Tarn (les nombreuses familles aristocratiques, sont des grands propriétaires terriens très pratiquants). Maurice, essaie de produire un changement dans les esprits et s’occupe d’obtenir des signatures pour la pétition en faveur de la liberté d’enseignement. »

29 novembre 1832 : Eugénie : « voici une autre épine : Vous savez que Maurice va chez M de Lamennais ; d’après ce qu’on vient de nous dire, il serait à l’école de l’erreur, du schisme. »20 décembre 1833 : « Je ne sais si vous avez eu bruit des affaires de M de Lamennais avec Rome. C’est par suite de ces évènements que Maurice est obligé de quitter La Chênaie avec tous les regrets imaginables. Que fera-t-il ? Nous n’en savons rien. Le voilà interdit par son évêque et condamné par le pape. Je ne vous dirais pas pourquoi : ce sont des doctrines en général et notamment le livre des Pèlerins polonais publié sous son patronage, ouvrage, dit le pape, rempli de malice et de fiel et c’est bien vrai ».

De fait, Lamennais se trouve précurseur des révolutions qui vont bouleverser l’Europe en 1848.

En voulant défendre la Pologne placée sous le joug de l’Autriche de la Russie, et de la Prusse, (« Accordez nous Seigneur, la guerre générale pour la liberté des peuples » écrit-il !) il prônait la révolte et de facto, déstabilisait les États de l’Église alliés à l’Autriche.

Mgr D’Astros archevêque de Toulouse, sera chargé auprès de tous les évêques de France de requérir la condamnation des écrits de Lamennais. Celle-ci sera reprise par le Pape, dans sa bulle « Mirari vos ».

Les réformes de Lamennais sont ajournées : Il plaidait pour la liberté de l’enseignement, la séparation de l’Église et de l’État et réclamait la liberté de conscience, de presse et de religion. George Sand (socialiste de cœur) lui déclare : « Nous vous comptons parmi nos saints… Vous êtes le père de notre Église nouvelle ».

Mais l’omnipuissance de l’Église est rappelée à tous !

Tous les couvents, ouvroirs, et congrégations reprendront le thème de ce célèbre « Dieu nous regarde » que l’on faisait broder aux jeunes filles, à la suite de la traduction par Lamennais de « L’imitation de Jésus Christ de Thomas a Kempis » (un texte du moyen âge aussi célèbre et lu que la Bible).

Eugénie de Guérin, s’éteint en 1848.

La période de 1850 à 1905 : Montée de l’Anticléricalisme – L’intransigeance de l’Eglise

En 1850, le coup d’état militaire porte Napoléon III au pouvoir et à partir de cette date, on observe deux périodes :

Au cours de la première, celle de l’Empire, l’Église fait corps avec le pouvoir politique de l’empereur qui se pose comme le défenseur de la papauté.

 Mais au cours de la seconde, à partir de 1870, la relation de l’Église sera plus conflictuelle avec le pouvoir de la IIIème république lequel est bien décidé à mettre en œuvre les acquis de la Révolution.

  1. La dernière enquête diocésaine 1877 : la mémoire de l’Église

A la demande de l’Archevêché d’Albi, le clergé local est interrogé dans chaque paroisse pour fournir réponses à vingt-cinq questions. Il est appelé à participer à la reconstitution des archives de l’Archevêché et à faciliter en même temps les études historiques sur le Diocèse, en fournissant  le nom latin de l’église, les dates de sa fondation (chartes, titres anciens, manuscrits – au besoin récupérés chez les paroissiens),  les dates des constructions et divers agrandissements, mutilations, style (roman, gothique, moderne) clocher (forme) cloches style des croix, sceaux, bénitiers, châsses, reliquaires, dates, circonstances, preuves écrites du souvenir de miracles, fait surnaturel, cessation de fléaux, signalement de la présence avant 1790 ; les dates de la fondation des commanderies, couvents, institutions religieuses, leur présence avant 1790, les dates de la fondation et de la disparition des établissements de charité, hôpitaux, léproseries, d’établissement d’instruction, école garçons filles, écoles congréganistes actuelles,  les dates et description des anciens tombeaux, inscriptions antérieures à 1790, dans l’église ou les cimetières, ou dont on conserverait une copie authentique etc…

  • Convergence du pouvoir et de l’Église : développement de l’intransigeance de l’Église

On observe nous dit Faury, « un durcissement idéologique dans toute la France : L’église instaure l’adhésion au dogme de l’immaculée Conception, provoque le développement de la piété mariale en installant de nombreuses statues près des Églises ». La mairie de Cordes veillera à ce que la statue de la Vierge soit située spécifiquement devant l’Église du Saint Crucifix, dans un enclos situé sur une parcelle adjacente.

 Une grande importance est apportée aux miracles, qui fait suite à l’apparition de Lourdes ; le pèlerinage mettra à contribution les progrès du transport pour acheminer les pèlerins, en provenance de toute la France.

L’église milite également pour l’adhésion au Syllabus qui reprend les positions adoptées par les autorités ecclésiastiques.

L’enrichissement de l’Église au cours du siècle, la défense systématique du pouvoir temporel du Pape, sa nouvelle puissance visible dans la société, par la presse, l’école et ses œuvres, (Sorèze sera repris en main par Lacordaire et les dominicains en 1854 avant que l’enseignement ne soit sécularisé plus tard) renforcent son influence dans la société et nourrit inévitablement un anticléricalisme républicain. 

  • Le conflit scolaire- Laïcisation de l’enseignement

La lutte est ouverte contre l’influence des congrégations dans l’enseignement à partir de la IIIème république.

Les décrets du 29 mars 1880 obligent les jésuites à se disperser sous 3 mois (6 mois, s’ils s’occupaient d’enseignement) et les congrégations non autorisées doivent se déclarer.

Faury relate que dans une lettre pastorale, Mgr Ramadié Archevêque d’Albi manifeste un désaveu à peine voilé de l’usage de l’ouvrage de G. Compayré mis à la disposition des écoliers, dans les écoles du Tarn. Cette prise de position sera condamnée par le Conseil d’État.

Il rajoute : « A Cahuzac-sur-Vère, les élèves de l’école laïque racontent que le curé et le vicaire … ont dit que nous ne ferions pas la communion solennelle si nous continuions à lire ce livre qu’il fallait bruler pour ne pas devenir des voleurs et des assassins qu’on enterrerait comme des chiens pourris »

Suivant A. Favier, l’ancien instituteur de l’école de garçons à Cordes : « La gratuité de l’enseignement est partielle d’abord pour 8 élèves, puis pour 15 et enfin pour 30, avant de devenir gratuite pour tous à partir de loi de Jules Ferry instaurant la gratuité de l’école à partir de 1882 ».

La laïcisation des écoles publiques concerne les programmes, et à partir de 1891 elle concerne celle du personnel d’abord dans l’enseignement des garçons.

  • Le durcissement des édiles de Cordes : Le pèlerinage du Saint Crucifix mai 1880.

Les courants de pensée s’affrontent sèchement. Les édiles de la ville plutôt Libre Penseur, entreprennent la laïcisation de la vie sociale au grand dam du clergé. La municipalité était allée jusqu’à projeter de faire remiser la Croix installée sous les halles !

      Autre affaire, celle du pèlerinage du Saint Crucifix, relatée par l’abbé Quérel, dans son ouvrage :

Pour cette occasion trente villages alentours viennent en procession, tous paroissiens confondus, dans la semaine qui coïncident avec la fête de Saint Philippe, au cours du mois de mai. On vient chacun à son tour, un jour de la semaine de l’octave, depuis Mouziès-Panens, Livers-Cazelles, Virac …. Marnaves (les derniers) pour assister à l’office célébré par le curé de Cordes, en mémoire de ces paroisses qui ont contribué à la disparition de la peste conjurée par l’édification de l’église du Saint Crucifix.

« La population Cordaise souhaitait fêter la Saint Philippe (le 1er mai pour Louis-Philippe), comme chaque année. Le clergé craignit que la fête ne coïncidât avec le pèlerinage ou serait mêlé la danse et le cabaret. Le pèlerinage fut reculé au deuxième ou troisième dimanche de l’octave de la Saint Philippe. »

Le clergé recueille l’assentiment de l’Archevêque, pour désormais supprimer la fête du pèlerinage considéré comme l’expression d’une religion populaire faite de superstitions et de routines.

Les organisateurs de la fête passent outre la décision du clergé et maintiennent toutes paroisses confondues les processions sans ce dernier. Les bannières et les croix que les prêtres refusent, sont remplacées par le drapeau tricolore, ou des croix de verdure.

In extremis les curés participent peu ou prou. Les paroissiens de Marnaves firent leur pèlerinage seuls. » Dans les années qui ont suivi le nombre de pèlerins étaient du double, dit-on, des années précédentes.

Le constat était clair nous dit Faury.  « Républicaine et sans ferveur particulière pour la pratique religieuse, la population de Cordes et de ses environs considère que le rôle du clergé se réduit désormais à maintenir et entretenir le lien religieux qui relient les membres de la communauté catholique par les cérémonies du baptême de la communion solennelle, du mariage et des obsèques et du pèlerinage annuel à Cordes. »

  • Cordes : un pays républicain un pays toujours hérétique ?

         L’abbé ancien doyen de Cordes, relate l’évolution de la mentalité religieuse de la population où : « l’indifférence, l’impiété, le voltairianisme, l’apostasie règnent dans ce pays, au point que plusieurs familles renonçant à la foi chrétienne ne font plus baptiser leurs enfants…Aux Cabannes nous constatons au point de vue religieux, des abandons, des négations plutôt que des affirmations. Néanmoins, il y a dans la paroisse des Cabannes un certain nombre d’âmes fidèles qui tiennent à l’honneur, de marcher sur les pieuses traces de leurs aïeux ».

La question mérite d’être posée à la lumière de l’action pastorale du RP Antoine que la population cordaise n’avait guère appréciée au dire de l’abbé Querel.

Deux missions se dérouleront aux Cabannes dirigées l’une en 1894 par un Dominicain, l’autre en 1899 par deux rédemptoristes de Montauban.

Mais le combat de l’Église dans le bastion de Cordes, laisse entendre, qu’il fut rude des deux côtés :

Dans ses lettres à sa famille, le Révérend Père Antoine témoigne :

« Ah je me souviendrai longtemps de cette croisade des Albigeois. Celle qu’avait soutenu nos pères n’était rien en comparaison de celle que soutienne les pères que vous aimez et qui vous écrit. L’épée de Simon de Montfort fut impuissante mais la Croix que nous portons dans les mains saura bien briser les obstacles et remporter la victoire ».  La Revue Catholique de conclure « dans un temps de sensualisme comme le nôtre, il faut cette prédication pour remuer les masses ».

Aujourd’hui, béatifié en 2024, le RP Antoine est pressenti pour devenir le « saint de Toulouse ». Dans cet objectif, un musée, vient d’y être inauguré.

                6-Eglise – Franc maçonnerie – socialisme.

« Léon XIII en 1884, par l’encyclique Humanus Genus, publié dans le diocèse d’Albi en mai 1885, « affirma que la franc-maçonnerie était « l’Église de la Révolution » voulant détruire de fond en comble toute la discipline religieuse et sociale née des institutions chrétiennes » et rappela l’interdiction faite à tout catholique d’entrer dans la franc-maçonnerie » nous dit J.Faury

 Il poursuit : « Après 1877 : les loges comptèrent davantage de fonctionnaires et moins de commerçants et artisans.

Oscar Rivenc, maire républicain de Cordes au début de la IIIème République, avait été initié à l’Orion en 1858 et fut ensuite probablement à l’origine de la création de l’éphémère loge de Cordes ».

« Après 1890 le socialisme apparut dans le cordais sous l’action de Rémi Cabarès un cafetier des Cabannes. Il fut aussi le propagateur de la Libre Pensée. Cependant malgré son accession à la mairie des Cabannes, en 1896 le socialisme demeura minoritaire à Cordes.

A cette époque, du reste, l’artisanat cordais avait amorcé son déclin, et aucune classe ouvrière proprement dite ne s’était constituée ». 

Cordes s’affirmera néanmoins toujours républicaine.

La fin du conflit

De nombreux affrontement entre cléricaux et laïques s’enchaineront à la fin du XIXème siècle portés dans la nation, par de grandes voix comme celle de Zola ou d’Anatole France prenant la défense de Dreyfus, quand celui-ci est condamné par l’Église.

La béatification de Jeanne d’Arc en 1909, suivi de sa béatification en 1920 produira un des derniers soubresauts dans ce conflit entre image sacrée et emblème national de la libération du territoire, statufié sur les places de France.

 Entre temps, la Loi de la séparation de l’Église et de l’État signée en 1905 mettra fin au concordat signé par Napoléon avec le pape en 1802.

La loi confirme désormais : « le respect de toutes les croyances, l’égalité de tous les citoyens devant la loi, sans distinction de religion, la garante du libre exercice des cultes, l’absence de culte officiel et de salariat du clergé » et instaure de facto la laïcité.

 BIBLIOGRAPHIE

Histoire de la ville de Cordes – Charles Portal. 2ème édition publication des Amis du vieux Cordes 1965.

Actes du 96ème congrès national des sociétés savantes 1971 – Etat des paroisses 1835 situation religieuse du Tarn.

Histoire religieuse de l’Albigeois Lager 1962 cf J.Faury

Cléricalisme – Anticléricalisme dans le Tarn J. Faury

Visites paroissiales de 1824 cote 3F1.02 Archives diocésaines Albi

Visites paroissiales 12 communes Cordes et comtat cordais 4F1 1840 – 1875 Archives diocésaines Albi

Mandements de Mgr de Toulouse et Narbonne P. d’Astros 1833- 1832 Archives diocésaines Toulouse

Consultation des évêques pour la condamnation de Lamennais 1832

Lettres d’Eugénie de Guérin à Louise de Bayne- Tome 1et 2 Barthès

Lettres d’Eugénie de Guérin à sa famille Tome 1 et 2 Barthès

Histoire du pèlerinage du Saint Crucifix. Querel

Lettres du P Marie Antoine à sa famille Bonne presse 1913, réédité

L’imitation de Jésus Christ Thomas à Kempi Pléiade Gallimard.

Les orateurs de la Révolution Pléiade Gallimard

L’ami de la religion 23 mai 1829